Shanghai

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mercredi 9 août 2006

Cannibale

Un plat fumant trônait au milieu de la table.
- Une tortue est un mets particulièrement recommandé aux hommes d'un certain âge, fatigués de surcroît chuchota Peiqin à l'oreille de Yu.
C'était une tortue énorme, monstrueuse. Avec sa tête coupée et sa carapace parsemée de tranches de gingembre et d'oignons hachés, elle répandait dans la pièce un arôme enchanteur.


Ainsi s'achève le livre "Encres de Chine" de l'écrivain Qiu Xiao Long.


Allons bon, encore une histoire de tortue !
Non pas tout à fait... Enfin si presque... A vous d'en juger après tout.

L'histoire se déroule au fond d'un bistrot chinois.

Une poignée de cordiaux lurons - pouet pouet - une table surmontée du plateau en verre qui va bien, il n'en faut généralement pas plus pour passer un bon moment.

Un serveur fait irruption derrière moi, prêt à griffonner notre commande sur son petit carnet. Admirablement dévoué, il m'aide à tourner les pages plastifiées de la carte de l'établissement et prend un soin tout particulier à me désigner les plats les plus chers.

"Ami étranger tu devrais choisir ce plat, les touristes les gens comme toi aiment bien".

Au détour d'une page j'aperçois la photo d'une tortue délicatement caramélisée trônant au sommet d'un monticule de riz.
Bien évidemment, la fin du bouquin de Qiu Xiao Long me revient immédiatemment à l'esprit.

Si je suis un homme d'un certain âge ? Affirmatif.
Si je suis fatigué de surcroît ? No comment, ouh, ouh, ouh.

A peine le temps de demander l'avis de la tablée que le coup part... et hop, la tortue caramélisée vient rejoindre la chair de crabe, les asperges frites et les raviolos sur le petit carnet du serveur.

Pas question d'échapper au protocole, on me colle sous le nez une tortue vivante afin que je puisse vérifier de mes propres yeux l'état de santé de la bestiole. Caroline ayant déjà suffisamment de copains, je ne sauve pas l'animal qui est aussitôt expédié en cuisine avant de refaire son apparition une demi heure plus tard confortablement installé au sommet de son petit monticule de riz fumant.

Roulement de tambour... Tatata...


Verdict, la tortue est un mets délicieux.
La chair a la consistance du poisson, la saveur du poulet et la finesse du chien (*).

A la fin du repas on me présente une facture détaillée que je relis avec attention afin signifier au personnel de l'établissement que Julien veille au grain.
Ne parvenant pas à retrouver quelconque caractère en relation avec l'univers de la tortue (乌龟), je fais aussitôt part de mon étonnement à une serveuse passant à proximité de notre table.

- Je l'attendais cette question ! Je regrette monsieur, nous ne servons pas de tortues ici.
- Ah bon ?
- Monsieur confond probablement "tortue" (乌龟) et "poisson à carapace" (甲鱼).

Décidemment, je ne me lasserai jamais de ces petites subtilités de la langue chinoise. Une chose est certaine, notre tortue domestique Michaelangelo - curieusement moins prompte que son maître à digérer les finesses de la langue chinoise - n'a rien voulu entendre à ces salades de poisson à carapace.

- Ce n'était pas une tortue mais un vulgaire poisson à carapace que nous avons mangé...
- Barbare !
- Je t'assure, c'était juste un poisson qui essayait de se faire passer pour une tortue !
- Cannibale !

(*) Bien évidemment je plaisante... La viande de chien est bien moins fine que la viande de tortue.

mardi 13 juin 2006

Michaelangelo

Ca c'est fait.

A force d'en parler, cela devait bien finir par m'arriver.
Voilà qu'Olivier et Anna - disons plutôt Anna et Olivier - m'ont offert une coquille équipée d'un cou et de quatre pattes palmées.


Sympa.

Elle, ou plutôt il - j'ai décidé qu'il en serait ainsi - s'appelle Michaelangelo en mémoire du chef des Tortues Ninja (*).

Il nous a très vite fait comprendre que son bocal était trop étroit pour son épanouissement personnel.
J'ai su rester ferme sur mes appuis... Croyez moi, je ne me suis pas laissé embobiner, et j'ai plutôt bien négocié le tournant.

D'un commun accord avec moi-même je l'ai raisonné pour finalement mieux lui céder la baignoire de notre chambre. De ce fait, nous utilisons désormais notre deuxième salle de bains. Oui, celle qui est traditionnellement réservée à nos hôtes de passage à Shanghai.

A l'image de son maître Michaelangelo est un sacré sportif.
J'invite d'ailleurs les plus sceptiques d'entre vous à visionner le document vidéo ci-dessous.


Tiens en parlant de piquer une tête, je ne voudrais pas passer pour un touriste, mais ça fleure bon les holidays ici !


Mise à jour du 14 juin 2006.
En vrai Michelangelo n'est pas tout le chef des Tortues Ninja. Il est néanmoins considéré comme un sacré un papa parmi les siens.

vendredi 5 mai 2006

Last night a DJ saved my life...

... ou comment nous avons sauvé une tortue d'une mort certaine.

L'histoire se déroule au "Cantonus" comme nous aimons l'appeler, un restaurant cantonais où nous avons nos habitudes.

Outre la carte assez travaillée et le papier peint aux couleurs des îles, des épuisettes sont mises à la disposition des clients afin qu'ils puissent pêcher en toute autonomie dans les aquariums de l'établissement.


Je ne manque jamais une occasion d'aller pêcher de la crevette au "Cantonus".
Aussi je me débrouille toujours pour manipuler le filet moi-même.

Hier soir, au moment de commander, je me retrouve comme par hasard avec une épuisette dans les mains.
Parmi les nombreux pensionnaires des aquariums j'aperçois une tortue esseulée dans sa prison de verre.
Je ne peux m'empêcher de penser à Caroline qui, elle aussi, doit se sentir un peu seule dans son grand bassin chez Gabriel et Amélie.

Rappelons que nous sommes là avant tout pour dîner. Aussi nous sommes partagés entre l'envie de goûter une tortue vapeur et l'envie de la sauver l'animal d'une mort plus que certaine.

Les boy-scouts que nous sommes décident finalement de l'épargner et de lui offrir un nouveau départ dans la vie.
Elle ne finira pas dans un wok, nous avons d'autres projets pour elle : elle tiendra plutôt compagnie à Caroline.

Une fois la décision prise, une inévitable course contre la montre s'enclenche alors.
Il s'agit d'aller vite, très vite, afin de ne pas se faire dépasser par un autre client du restaurant.

Nous nous empressons alors de faire part à la serveuse de notre volonté de faire l'acquisition de l'animal.

- Nous souhaitons acheter cette tortue, mais pas pour la manger, il nous la faut vivante.

La serveuse légèrement déstabilisée par notre requête en marge des conventions s'éclipse poliment afin d'en référer à sa hiérarchie.
Lorsqu'elle revient celle-ci nous indique que le propriétaire des lieux n'est pas opposé à l'idée de céder sa tortue à des étrangers... cependant, il exige que nous lui fassions une proposition financière afin qu'il consente à laisser filer l'animal vivant.

Notre premier prix sera le bon, et la tortue changera de mains sans faire de chichis.
Elle restera dans l'aquarium le temps de notre repas, au terme duquel elle nous sera remise en mains propres comme convenu.

Je pense qu'il va lui falloir un peu de temps pour qu'elle se remette de son séjour dans les geôles du "Cantonus".
J'ai cependant bon espoir qu'elle noue des relations avec sa nouvelle copine Caroline.

Reste à lui trouver un nom... !
Des idées ?

jeudi 6 avril 2006

Made in Taiwan

Hier midi, rendez-vous chez ces zapotèques d'Amélie et de Gabriel.
Jusqu'ici rien de dingue.

Avant de m'y rendre, je me dis "Pas moyen" - en vrai je dis plutôt "没办法" tellement je suis dans le business - "il faut que je leur offre un quadripède monté sur coquille".
En effet, l'entrée de leur demeure de rêve est équipée d'une espèce de bassin d'eau au design scandaleusement hype.

Je fais donc un petit crochet par le marché aux criquets de Shanghai.
Oui, on y vend également des tortues.

Bien entendu, je n'ai jamais acheté pareil animal.
Par voie de fait, je me retrouve sec comme un vieux hanneton devant les différentes tailles et variétés qui s'offrent à moi.
Je suis bien en peine de sélectionner une tortue sur la base de critères rationnels.

"C'est bien simple, il me faut la plus chouette, c'est pour offrir."

La vendeuse qui n'a pas mis longtemps à piger que j'étais un guignol en matière de tortues me sort de l'embarras en m'en désignant une du doigt.

"Celle-ci vient de Taiwan et pour ne rien gâcher elle a une chouette coquille."


Elle en saisit trois autres et les plonge toutes ensemble dans une bassine d'eau de façon à pouvoir comparer leurs aptitudes sportives.
Je dois bien reconnaître que la tortue "Made in Taiwan" se débrouille pas mal en natation.
Le test de la bassine finit par me convaincre, j'embarque le modèle taiwanais.

J'en profite au passage pour acheter quelques accessoires de première nécessité comme des croquettes vitaminées et du polish spécialement conçu pour faire briller les coquilles ternes.


Voilà un jour et demi qu'elle a emmenagé dans son nouveau chez elle.
Les rôles sont clairs, Gabriel et Amélie sont les propriétaires, et moi je suis le parrain.
Au fond, c'est un petit peu ma tortue aussi.


Cet après-midi, message de la part d'Amélie.

Subject: quelques nouvelles de caro (*)

Alors comme elle était toujours dans le même coin, je me suis dit que j'allais voir si tout allait bien.
Je l'ai donc prise et emmenée dans l'autre bout du bassin.
J'ai eu un peu peur quand elle s'est mise direct à couler mais elle a vite sorti ses pattes et sa tête et s'est mise à ramper sous l'eau (je me demande si elle n'a pas quelques soucis pour nager).
Bref, elle s'est un peu promenée puis a repris sa place derrière le tuyau.
Je ne sais pas si c'est de la timidité ou de la solitude.
je pense qu'elle essaye tout de même de nous dire quelque chose...

Vous en pensez quoi ?

(*) Caro, c'est l'abréviation de Caroline, et Caroline c'est le nom de la tortue.